Ceciel, Tête en l’air…

 

Pochette suprise

Hier, j’avais rendez-vous avec une kiné pour ce qu’on appelle pudiquement « rééducation périnéale ». Vous les nullipares, ignorez votre chance. Pour nous, les usines à bébés, c’est un passage obligé si l’on veut garder sinon un corps de jeune fille, du moins une certaine tonicité. J’en avais donc pris mon parti et fixé le rendez-vous tant repoussé.

Le médecin m’avait prévenu : « je vous envoie chez la meilleure kiné mais attention, elle est…dynamique. Un peu sergent-chef sur les bords. Prenez des vitamines avant d’y aller. »

Ah ah. Comme si moi, Céciel, j’allais me faire secouer par une vilaine kiné hyperactive. Il m’en faut plus. J’en ai maté des pires que ça (le kiné reggaeman de Bébée en sait quelque chose).

Parfois, il faut pourtant aborder les obstacles avec humilité. Cette fois-ci, j’aurais dû.

J’ai passé l’heure la plus longue de ma vie chez cette dame :

- 16h15 : j’attends dans le hall. Je laisse soigneusement la porte entrebâillée comme elle l’était à mon arrivée, imaginant que c’est là l’habitude de la maison. Une tornade blanche d’1m80 surgit alors devant moi et crie à tue-tête : « Aaaaaah! la porte est ouveeeerte! elle ne sait pas fermer les pooooortes la petite dame? ». Ca commence bien. J’aime tellement qu’on parle de moi à la 3e personne alors que je suis présente.

- 16h17 : la dame m’installe dans une petite salle à côté d’elle et me demande pourquoi mes pupilles sont si dilatées. Elle insiste. M’entraîne devant un miroir : « Mais regardez-vous. Vous vous droguez? « (à cet instant, je pressens que l’heure va me sembler bien longue)

- 16h18 : elle veut que je mime Céciel faisant pipi.

- 16h19 : elle veut que je mime Céciel faisant caca. (elle ne m’a pas encore demandé mes antécédents ni mon nom de famille).

- 16h20 : je mime mal. Elle m’engueule. Faut dire j’ai redoublé la première année de conservatoire, j’aurais dû réviser toute ma vie pour ce moment précieux.

- 16h21 : elle me demande quel est mon métier. Enfin une question dont je connais la réponse. Elle me dit que mon métier a l’air chiant. Je me retiens de lui répondre que regarder des gens mimer leurs selles ne doit pas être non plus la panacée, mais je me retiens. Elle fait 4 têtes de plus que moi.

- 16h25 : elle dessine un grand coeur rose au stabilo sur mon dossier « Vous m’avez l’air sympa, vous. Je note qu’il faut vous traiter gentiment ». Je me demande ce qu’elle fait aux gens pour lesquels elle dessine une tête de mort.

- 16h30 : elle entreprend de faire un gros dessin plein de flèches et de couleurs. M’explique que c’est un périnée et tout ce qu’il y a autour. Elle pose des tas de questions surprises pour voir si je comprends bien sa démonstration. A un moment je lâche, un peu comme en cours de Maths en Terminale S (j’ai eu 5 au bac). Elle colle son visage au mien : « Aaaagh, vous avez lâché, je le vois bien! Allez, on reprend tout au début ». Il me semble bien déceler un semblant d’accent allemand. Je me surprend à rêver d’Angéla Merkel me dessinant un mouton.

- 16h40 : elle me demande si ma maman est incontinente. Je lui répond que je n’en ai aucune idée. Elle hulule : « Bravooooo! c’était une question piège. Ne parlez jamais de votre périnée avec les autres. C’est important d’être pudique. » Je me demande ce qu’elle pense de ma pudeur lorsqu’elle me demande de mimer ses trucs. Elle renchérit : « Ah, au fait, ne parlez SURTOUT pas de votre périnée à votre mari. Sinon il vous quittera à 40 ans pour votre meilleur copine ».

Je me dis que ça doit être de l’humour allemand alors je pouffe poliment.

- 16h45 : la kiné me regarde avec pitié. Puis me hurle dessus : « NE RIEZ PAS PETITE IMPUDENTE! Ces choses-là arrivent tous les jours. Ne parlez plus à votre mari. Soyez mystérieuse. Vous le garderez longtemps. Sinon IL VOUS QUITTERA ». Ca y est, je commence à déprimer. Elle a sûrement raison. Prince-Prince va me quitter pour ma meilleure copine. (Là j’ai un trou, j’ai pas mal de copines mais la notion de meilleure copine m’échappe un peu et j’en vois aucune prête à violer Prince-Prince. N’empêche je tremble, c’est le règlement.)

-16h50 : j’hyperventile

-16h55 : la dame me demande mon numéro de sécu. M’en souviens plus. « Vous avez pas fait assez d’enfant, alors, sinon vous le connaîtriez par coeur à force de l’écrire chez le pédiatre ». J’ai pas la force de lui répondre que les 3 enfants sont sur la sécu de Prince-Prince. Et que je n’avais jamais pensé que faire des mômes était le meilleur moyen mnémotechnique pour apprendre son numéro de sécu. Encombrant, comme astuce.

-17h00 : je veux rentrer chez moi, j’implore et je crie Maman.

- 17h15 : je suis presque libre. Avant de partir, je vois bien qu’elle veut me glisser une dernière recommandation. Je tends poliment l’oreille, m’attendant à une dernière saillie sur ma mère, mon job ou mon mari : « Vous savez ce que les pédophiles disent aux enfants pour les enlever? Que leur maman est à l’hôpital. Alors grouillez-vous d’expliquer ça à votre fille ». Je ne vois pas le rapport entre mon périnée, mes pupilles, mes meilleures copines et ces enfoirés-de-pédo mais je dois sûrement avoir grillé des neurones à cause de mon job nul.

- 17h16 : je suis dehors. Le match est fini. Jusqu’à la semaine prochaine. Priez pour moi.

Dans : Ceciel blablate
Par ceciel
Le 23 mai, 2012
A 8:34
Commentaires : 9
 
 

Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard…

…Cette phrase d’Aragon me tourne dans la tête depuis cette journée de mardi, irréelle, où le soleil, la mer et la montagne étaient magnifiques au-dessus de Cannes.

Alors que nous emmenions ma grand-mère, Gabrielle, Gaby, jusqu’au caveau de famille.

Effervescence du festival, beauté du presqu’été là-bas dans le sud. Rouge sur nos yeux et noir dans nos coeur.

Le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard... dans Ceciel blablate gaby-216x300

 

 

 

 

 

Dans : Ceciel blablate
Par ceciel
Le 21 mai, 2012
A 7:14
Commentaires : 3
 
 

Inconnue à cette adresse

Inconnue à cette adresse dans Ceciel blablate P1100988

Qui est cette fille sur les photos, la grosse dame, là, avec les cheveux plats-moches et les bras gras ?
Qui est cette dame épuisée dont la robe mal repassée forme des plis disgracieux à chaque mouvement ?

Ah, c’est moi?

 

(Dire que j’ai été jolie, un jour)

Dans : Ceciel blablate
Par ceciel
Le 10 mai, 2012
A 21:19
Commentaires : 5
 
 

Elle est moi

Mon second prénom, c’est Gabrielle. Parceque ma grand-mère paternelle s’appelle ainsi. J’ai toujours aimé ce patronyme élégant est suranné, revenu en grâce ces dernières années à ma grande jalousie.

Elle et moi nous avons quelques choses en commun. De grands yeux clairs. Un solide sens de la critique. La voix qui parle fort. Une oreille un peu dure, la gauche. Et surtout notre débit de mitraillette.

Nous n’avons jamais passé beaucoup de temps ensemble parceque la vie, parceque leur bohème et la nôtre, leur passion pour le soleil là-bas loin de nous, parceque mon tourbillon personnel. Mais je me suis toujours sentie étrangement complice de sa drôle de personnalité que je ne comprenais pas si mal si l’on tient compte des 55 ans d’écart entre nous. Nous sommes de la race des emmerdeuses au coeur tendre, pour la faire courte.

Ces dernières années, j’ai essayé d’être un peu plus là pour elle, pour eux deux. Avec un certain succès. Des coups de fils, des lettres, des échanges, quelques skype. Et cette découverte incroyable : ma grand-mère lit mon blog!

Quelle aubaine. Si vous saviez le nombre de posts ques j’ai rédigés en me disant qu’elle me lirait, que je lui donnais ainsi les nouvelles que je n’étais pas capable de lui donner par téléphone. Ce blog a ses vertus mais aussi ses inconvénients; il me rend flemmarde. Souvent, j’imagine qu’en donnant de mes nouvelles ici je suis dispensée d’en donner pour de vrai.

Et voilà que je suis bien punie. Le temps à monologuer m’a filé entre les doigts. Et ce monologue-ci ne nourrira plus jamais de dialogue. J’ai merdé.

Elle que j’ai toujours connu si forte, langue bien pendue, accro à l’internet a décliné en quelques mois. Je n’ai rien vu venir.

Une opération de rien, une complication de rien, et le cancer de rien tout à coup, la chimio qui s’arrête bien vite, le retour à la maison et subitement la panique, et pour finir ces moments étranges où il parait qu’elle n’est plus vraiment là mais j’ai du mal à croire que même endormie et muette elle ne pose pas une certaine forme de son regard magnétique sur nous.

Alors qu’elle passe ses journées allongée sur un lit d’hôpital, silencieuse et blanche, mon grand-père veillant sur elle, je conçois bien son corps prisonnier mais j’imagine son esprit étrangement libre, voletant de l’un à l’autre pour nous faire gaiement ses adieux.

Les adieux d’une femme qui aura vécu 82 ans et des poussières. Qui sera née dans un pays qui n’existe plus, l’Algérie française. Qui aura eu ses fiertés – les plus jolis yeux de Constantine / son coup de crayon / sa langue bien pendue / 3 fils brillants – et ses douleurs – le déracinement / la répétition de « cette vie de bohémien » / la perte de mon oncle dans un salaud de  blanc manteau.

Les adieux d’une femme qui s’appelle encore Gabrielle et dont je n’imagine pas parler au passé. Les adieux d’une femme lasse, qui ne craignait pas ce moment, si ce n’est pour le mari qu’elle laisse derrière elle. Son amoureux, marin solitaire et bourru qui me disait l’autre soir dans les confidence de la nuit qu’il allait emmener sa petite femme doucement au bout, la voix claire et pleine d’une infinie tendresse.

Les adieux d’une femme dont  j’ai tant regardé la photo, autrefois, celle d’une jeune fille de 20 ans qui avait ses espoirs et des rêves. Sur la photo de belle qualité, on distingue des traits fins, une coiffure d’autrefois, le pli sage des manches et le col propret de la robe à pois. Le sourire hésite – c’est drôle je ne l’ai jamais vu hésiter, moi-  mais elle se tient droite et fière. Tout à fait elle.

Pourtant, ce qui domine cette photographie prise dans les années 50 quelque part de l’autre côté de la Méditerranée, c’est son regard, ce regard. Elle l’a conservé toute sa vie. Deux yeux verts d’eau brillants et profonds. Ils sont aujourd’hui fermés, elle dort. Impossible d’imaginer que c’est pour toujours et pourtant on me demande de le croire.

Alors avec mon grand-père nous avons décidé de combattre le silence et l’oubli en réécrivant cette vie, leur vie. 

L’impatience me brûle presque les doigts. 

Dans : Ceciel blablate
Par ceciel
Le 3 mai, 2012
A 22:36
Commentaires : 3
 
 
 

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