Ceciel, Tête en l’air…

 

Elle est moi

Mon second prénom, c’est Gabrielle. Parceque ma grand-mère paternelle s’appelle ainsi. J’ai toujours aimé ce patronyme élégant est suranné, revenu en grâce ces dernières années à ma grande jalousie.

Elle et moi nous avons quelques choses en commun. De grands yeux clairs. Un solide sens de la critique. La voix qui parle fort. Une oreille un peu dure, la gauche. Et surtout notre débit de mitraillette.

Nous n’avons jamais passé beaucoup de temps ensemble parceque la vie, parceque leur bohème et la nôtre, leur passion pour le soleil là-bas loin de nous, parceque mon tourbillon personnel. Mais je me suis toujours sentie étrangement complice de sa drôle de personnalité que je ne comprenais pas si mal si l’on tient compte des 55 ans d’écart entre nous. Nous sommes de la race des emmerdeuses au coeur tendre, pour la faire courte.

Ces dernières années, j’ai essayé d’être un peu plus là pour elle, pour eux deux. Avec un certain succès. Des coups de fils, des lettres, des échanges, quelques skype. Et cette découverte incroyable : ma grand-mère lit mon blog!

Quelle aubaine. Si vous saviez le nombre de posts ques j’ai rédigés en me disant qu’elle me lirait, que je lui donnais ainsi les nouvelles que je n’étais pas capable de lui donner par téléphone. Ce blog a ses vertus mais aussi ses inconvénients; il me rend flemmarde. Souvent, j’imagine qu’en donnant de mes nouvelles ici je suis dispensée d’en donner pour de vrai.

Et voilà que je suis bien punie. Le temps à monologuer m’a filé entre les doigts. Et ce monologue-ci ne nourrira plus jamais de dialogue. J’ai merdé.

Elle que j’ai toujours connu si forte, langue bien pendue, accro à l’internet a décliné en quelques mois. Je n’ai rien vu venir.

Une opération de rien, une complication de rien, et le cancer de rien tout à coup, la chimio qui s’arrête bien vite, le retour à la maison et subitement la panique, et pour finir ces moments étranges où il parait qu’elle n’est plus vraiment là mais j’ai du mal à croire que même endormie et muette elle ne pose pas une certaine forme de son regard magnétique sur nous.

Alors qu’elle passe ses journées allongée sur un lit d’hôpital, silencieuse et blanche, mon grand-père veillant sur elle, je conçois bien son corps prisonnier mais j’imagine son esprit étrangement libre, voletant de l’un à l’autre pour nous faire gaiement ses adieux.

Les adieux d’une femme qui aura vécu 82 ans et des poussières. Qui sera née dans un pays qui n’existe plus, l’Algérie française. Qui aura eu ses fiertés – les plus jolis yeux de Constantine / son coup de crayon / sa langue bien pendue / 3 fils brillants – et ses douleurs – le déracinement / la répétition de « cette vie de bohémien » / la perte de mon oncle dans un salaud de  blanc manteau.

Les adieux d’une femme qui s’appelle encore Gabrielle et dont je n’imagine pas parler au passé. Les adieux d’une femme lasse, qui ne craignait pas ce moment, si ce n’est pour le mari qu’elle laisse derrière elle. Son amoureux, marin solitaire et bourru qui me disait l’autre soir dans les confidence de la nuit qu’il allait emmener sa petite femme doucement au bout, la voix claire et pleine d’une infinie tendresse.

Les adieux d’une femme dont  j’ai tant regardé la photo, autrefois, celle d’une jeune fille de 20 ans qui avait ses espoirs et des rêves. Sur la photo de belle qualité, on distingue des traits fins, une coiffure d’autrefois, le pli sage des manches et le col propret de la robe à pois. Le sourire hésite – c’est drôle je ne l’ai jamais vu hésiter, moi-  mais elle se tient droite et fière. Tout à fait elle.

Pourtant, ce qui domine cette photographie prise dans les années 50 quelque part de l’autre côté de la Méditerranée, c’est son regard, ce regard. Elle l’a conservé toute sa vie. Deux yeux verts d’eau brillants et profonds. Ils sont aujourd’hui fermés, elle dort. Impossible d’imaginer que c’est pour toujours et pourtant on me demande de le croire.

Alors avec mon grand-père nous avons décidé de combattre le silence et l’oubli en réécrivant cette vie, leur vie. 

L’impatience me brûle presque les doigts. 

Dans : Ceciel blablate
Par ceciel
Le 3 mai, 2012
A 22:36
Commentaires : 3
 

3 Commentaires

  1.  
    mirabellef
    mirabellef écrit:

    Oh, merci ceciel de partager tout ceci avec nous… c’est beau, c’est très beau. Merci. Je t’embrasse bien fort.

  2.  
    chocol
    chocol écrit:

    Ceciel… Merci!

  3.  
    Sandra
    Sandra écrit:

    Juste une tendre pensée pour toi jolie Céciel !!!

Répondre

 
 

UN AN DE MA VIE |
angelca29 |
Monde en noir |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | A JEUDI
| youmeinthesky
| Tentation